EXPOSED II par Regard B

Un terrain de jeu dont les règles sont sans cesse à rejouer, entretiens par Élodie Bernard, Regard B, 4 janvier 2017

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Et si cette année, on allait trinquer à la Galerie Jérôme Pauchant? Pour célébrer comme il se doit la nouvelle année, la galerie présente EXPOSED II. Un projet-exposition, fruit de la collaboration entre Jérôme Pauchant et Quentin Lefranc qui interroge l’espace, la peinture l’architecture et même la musique. Curieuse (comme à mon habitude), j’ai voulu en savoir un peu plus sur ce beau projet. À cette occasion j’ai rencontré avec Quentin qui nous invite dans « un terrain de jeu dont les règles sont sans cesse à rejouer ».


Bonjour Quentin, peux-tu nous présenter ta démarche en quelques mots ?

Ma démarche est très liée à l‘espace. Je ne me concentre pas sur une forme ou un medium en particulier, mais plus particulièrement sur ce qu’il convoque. Les matériaux que j’utilise sont aussi bien référencés par l’histoire de l’art que par sa conditionnalité. Utiliser des éléments qui font écho à notre répertoire culturel est une manière de ne pas être uniquement formel et d’évoquer d’autres histoires, d’autres contextes, d’autres disciplines. Ainsi il est difficile de définir ma pratique comme de la peinture ou comme de la sculpture. Mais articulé dans un espace, c’est un peu de tout cela qu’il s’agit.

Pour ce début d’année, c’est à la Galerie Jérôme Pauchant que l’on aura le plaisir de voir une sélection de tes pièces lors d’ EXPOSED II. Quel a été le point de départ de cette exposition ?

Le point de départ de cette exposition ou plutôt de ce projet est né d’une discussion avec Jérôme Pauchant. Nous avions tous les deux envie de montrer une autre toile au plafond que celles des Bains. Nous souhaitions également présenter Beyond Notation qui n’avait jamais été montrée publiquement. Nous avons décidé alors d’utiliser l’espace pour les montrer. Comme le temps était très court nous avons décidés de ne pas proposer une exposition, mais plutôt un projet, une expérimentation, un jeu avec le système de la galerie. L’exposition arrive pour la nouvelle année, il n’y a pas de vernissage, mais une invitation à se retrouver pour fêter 2017. J’occupe juste le premier espace de la galerie. Le reste, avec les œuvres emballées et le mur jaune, annonce déjà l’exposition suivante.

L’espace est une notion considérable dans ton travail, d’ailleurs dans le texte de présentation on peut lire « Réfléchissons à l’espace dans sa globalité, posons ses limites, prenons un parti pris. » En quoi est-ce important pour toi de reconsidérer l’espace lors d’une exposition ?

Le texte finalement fait partie aussi de l’exposition. C’est un petit texte qui rassemble différentes notes. Au départ, il devait prendre la forme d’une affiche dans l’exposition. Et puis, j’ai finalement décidé de l’utiliser comme visuel pour le carton d’invitation qui est pour moi une sorte d’extension de l’espace de la galerie.

Mais pour répondre à ta question, l’espace joue pour moi comme cadre, mais aussi comme contexte. Et c’est à partir de ces différents paramètres que je commence à construire un projet. Je disais précédemment que chacune de mes pièces sont, en quelque sorte, la réunion de différents matériaux informés. Mes expositions fonctionnent de la même manière. Cela ne m’intéresse pas vraiment d’arriver dans un espace et d’y déposer un objet fini et de chercher l’endroit qui lui sera le plus favorable. Je préfère tout construire en amont dans de petites maquettes/esquisses afin de réfléchir à un ensemble.

Comme le titre l’indique c’est la seconde exposition dans cet espace. Dans la précédente, Pictures seemed not to know how to behave, il y avait plus de pièces. Pour une première exposition personnelle, je voulais montrer comment je travaillais et quelles étaient les pistes qui étaient importantes pour moi. Pour cette seconde proposition, je ne pouvais pas recommencer ce type d’articulation à travers l’ensemble de la galerie. Je souhaitais affirmer autre chose. Je voulais que les œuvres présentées fassent espace. Au final, j’utilise souvent mes pièces comme des éléments pour créer une situation qui dure le temps de l’exposition. Je réadapte sans cesse le travail aux conditions dans lesquelles il est présenté. C’est aussi une manière de laisser les pièces ouvertes loin de l’objet fini. Elles sont sans cesse à rejouer, à rediscuter, à confronter à d’autre chose. Et c’est la mise en espace qui permet cela.

Combien de pièces présentes-tu ?

Je présente trois pièces et rien au mur. La première est cette toile au plafond : Incomplete Canvas. Elle est face contre le plafond et vient jouer comme une carte, comme une zone. Elle surplombe l’espace. Pour la présenter, j’ai fait retirer tout l’éclairage qui était sur le plafond de la galerie pour le remplacer par cette pièce au sol. Beyond Notation. Ce sont cinq caissons lumineux posés au sol. Ils viennent, de manière aléatoire, éclairer l’espace à travers une variation d’intensité et de chaleur. C’est l’œuvre qui donne à voir l’environnement dans lequel elle se trouve et rend visible les autres pièces. La troisième est Background n°1. Comme son nom l’indique elle joue comme fond. C’est un écran qui vient délimiter les deux espaces de la galerie. Elle joue comme fond à l’exposition. C’est un voile suspendu traversant du sol au plafond. Il est plus ou moins transparent et laisse entrevoir ce qui se passe derrière : l’exposition suivante qui se prépare. Sur cet écran micro perforer est imprimé un dégrader allant de ce bleu violacé au blanc. C’est un sfumato jouant l’arrière plan d’une scène. C’est aussi dans l’histoire de la peinture une manière de représenter la lumière. Petit clin d’œil à Vermeer qui dans plusieurs de ces tableaux marque ces fonds d’une graduation de couleur.

Tu composes en quelque sorte avec le lieu…

Oui, il y a tout d’abord cette histoire du contexte qui n’est pas juste un jeu avec l’espace de manière plastique. Et puis j’utilise ici mes pièces comme les pièces d’un puzzle où chacune d’entre elles sont un élément qui va me permettre de construire une situation qui existera le temps de l’exposition. Le titre n’est pas là par hasard. Si l’on considère mon travail comme un développement de la peinture dans l’espace. Alors, ma proposition joue comme la scène d’un tableau. Et le cadre de ce dernier est l’espace de la galerie. D’ailleurs, certains m’on fait remarquer une théâtralité dans mon travail. Ici, tout est une histoire de décalage. Les pièces choisies viennent d’une certaine manière poser les bases d’un espace.

Voilà, c‘est une parenthèse entre le sol et le plafond mais également dans la programmation de la galerie où chacune des pièces est là pour questionner de manière personnelle ce qui peut faire exposition.

En parlant composition, Beyond notation (2016), une pièce lumineuse rejoue une partition d’Earle Brown. Quels rapports entretiens-tu avec la musique?

Je m’intéresse aussi à ce qui se passe en périphérie de l’art. En regardant l’histoire du design, de l’architecture, de la musique c’est une manière d’ouvrir le champ des possibles. Et puis ça m’intéresse de provoquer des ponts entre différentes disciplines et réfléchir aux différentes interactions possibles. Faire écho à d’autre histoire est en quelque sorte un manière de provoquer de nouveaux questionnement dans mes recherches, d’utiliser de nouveau matériaux.

Beyond Notation par le titre et par sa mise en espace renvoie directement aux tentatives de Earle Brown de repousser la question de la notation en musique. Ce que j’ai voulu faire à partir d’un détail possible de la partition est de transformer l’intensité musicale en intensité lumineuse. Il ne s’agit plus d’une lecture sonore mais d’une lecture qui donne à voir l’espace.

Ce qui me plait beaucoup dans ton travail, ce sont les effets de transparence des tableaux, des murs. De voir devant, derrière, au-delà de ce qui est montré. Notamment avec cette magnifique série Fragment (2015), des voilages noirs, tendu sur des châssis que l’on voit à travers le tissu, que tu as présenté à la Jeune Création l’an passé. Est-ce une façon de démystifier la toile en nous présentant l’envers du décor ?

Oui, on parlait de théâtralité précédemment. Le châssis apparent joue cet envers du décor. Ce que je développe à chaque fois c’est la manière dont sont faites les choses. La peinture étant une toile tendue sur un châssis si on la réduit à minima. Le tableau c’est la représentation d’un espace sur un plan. Ici c’est la perspective qui est directement évoquée par la structure du châssis peint en noir et que la toile transparente laisse entrevoir. En d’autres termes montrer l’envers du décor, c’est montrer la structure. C’est aussi une manière de réfléchir à comment sont faites les choses, quand apparaissent-elles ? Comment deviennent-elles ce qu’elles sont ? À partir de quel moment existent-elles !

Si tu devais résumer l’exposition en trois mots ?

Un terrain de jeu dont les règles sont sans cesse à rejouer.

 

Crédit photo : Molly SJ Lowe.