Espacements – Poursuite

Espace Commines, 10-11-12 juillet, Poursuite par Ronan Le Creurer.

Texte de Clara Daquin :

« (Espace de jeu : espace en jeu, espace qui joue, espace pour jouer – cette expression doit être entendue à la limite comme un pléonasme. L’espace est jeu. Ne serait-ce qu’en un sens mécanique il faut de la place pour jouer, et « il y a du jeu » quand il y a de l’espace entre les choses.) » Benoît Goetz, La dislocation, Éditions Verdier, Paris, 2018.

Espacements – Poursuite, montrée du 10 au 12 juillet à l’Espace Commines, est la seconde activation d’un dispositif imaginé par Quentin Lefranc : dix structures assemblées en cinq modules sont à la disposition d’un artiste, critique ou commissaire. Ronan Le Creurer est le second à activer Espacements. Dans sa proposition, il désaxe et dispose les structures de Quentin Lefranc et y installe ses Fly Poursuit. Pour lui, c’est la réponse à une invitation plus que le commissariat d’une exposition.

Imaginez le vol d’une mouche dans cet espace, entre ces grands panneaux noirs et gris, qui d’un seul coup tomberait sur le sol, immortalisé dans des morceaux de bois. De ces œuvres, Ronan Le Creurer raconte qu’elles « sont le résultat du vol d’une mouche, vu à travers les yeux d’un architecte. ». La trainée du vol d’un insecte serait peut-être plus légère à travers vos yeux, cependant il est ici question de la construction mentale d’un architecte. Le trajet aérien est ainsi pensé dans sa matérialité, son architecture, sa composition. La mouche, dessinatrice de ces éléments, est un insecte dont les relations sociales et sexuelles sont proches de l’homme. C’est pourquoi elles sont tant étudiées par les scientifiques et qu’elles ont envahi l’imaginaire collectif et science fictionnel. Ronan Le Creurer s’intéresse également aux formes que sont capables de créer les oiseaux migrateurs durant leur vol. Grâce à leur instinct et presque inconsciemment ils se déplacent en créant une partition chorégraphiée.

Pour les deux artistes, il s’agit de jouer avec l’intervalle, la distance et plus particulièrement le vide généré par les œuvres. Ces dernières se confrontent et forment un parcours, une circulation. L’exposition se donne à voir dans son entier et à travers divers points de vue. Les passages entre les œuvres sont parfois oblitérés, parfois espacés et offrent de multiples possibilités d’aller et venir. Il se crée dans cet espace des coins, des replis, des interstices et des hors-champs.

Les œuvres sont déposées et non pas accrochées. Par ailleurs, deux d’entre elles reposent contre un mur – démontées ou en cours d’accrochage – les artistes montent à travers elles l’envers du décor. On comprend comment sont réalisées les Fly Poursuit : des poutres de pin de sept mètres de long sont découpées, les morceaux sont ensuite assemblés un à un, à la suite d’une rotation de 180°, puis le bois est peint à l’aérosol et brûlé. Intervenant dans le lieu comme une perturbation visuelle et perspective, leur aspect est à la fois massif et aérien, reposant sur leurs arrêtes les sculptures semblent presque flotter. Vues de haut, je trouve qu’elles ressemblent à des personnages prenant la fuite au ralenti. Vous devriez aller voir.

Les Espacements mettent en avant un rapport performatif du corps à l’œuvre. Ils créent des circuits et scénographient nos déplacements tels les labyrinthes de Robert Morris ou les œuvres en verre de Dan Graham. Il y a toujours dans le travail de Quentin Lefranc un aspect scénique, une frontalité théâtrale dans sa façon de présenter les éléments. Ses œuvres évoquent aussi le paysage et la fenêtre. « ce n’est pas l’espace qui loge les choses, mais les choses, par leurs biffures, dessinent l’espace. » Lévinas dans L’intrigue de l’infini (1993) décrit cette croyance que les œuvres par leur présence font prendre conscience au spectateur de leur corps et de l’espace qui les entoure, c’est elles qui font le lieu.

Penser l’errance, le déplacement ou la dérive du spectateur c’est travailler les jeux d’écarts et les blancs laissés par les éléments. Finalement, après la recherche de la forme pour l’artiste il y a la recherche de l’espacement, de l’installation. À deux mètres à gauche ce n’est pas juste, tandis que quelques centimètres plus à droite cela paraît être le bon lieu de l’œuvre. La rencontre de l’œuvre et de l’homme n’est pas fortuite, elle est organisée, presque instrumentalisée et scénographiée. Le lieu de l’œuvre et de l’homme, Rémy Zaugg en décrit l’espace du sol au plafond dans son livre Le musée des Beaux-Arts auquel je rêve (1995). L’auteur à l’aide de schémas, imagine un décor pour la rencontre entre deux protagonistes : l’œuvre et l’homme, dont l’issue peut être autant un drame qu’une comédie. « L’œuvre, qu’elle soit une sculpture ou un tableau, possède un corps expressif qui implique l’espace et mobilise la sensori-motricité de l’homme. ».

Quel est ce lieu dans lequel nous nous trouvons ? Est-ce une scène, une place, un plateau, un non-lieu, une TAZ (la Zone Autonome Temporaire d’Hakim Bey) ? L’espace d’exposition et en particulier celui des Commines, qui n’est ni une galerie, ni un centre d’art, ni un musée, est une drôle d’hétérotopie, dont parle Michel Foucault ; un lieu où nous sommes un·e autre, qui juxtapose plusieurs espaces a priori incompatibles. Cet immense lieu est comme une scène puisqu’il suffit d’un déplacement : « Je peux prendre n’importe quel espace vide et l’appeler une scène. Quelqu’un traverse cet espace vide pendant que quelqu’un d’autre l’observe, et c‘est suffisant pour que l’acte théâtral soit amorcé. » (Peter Brook). Nous sommes ici les visiteurs et acteurs d’une histoire qui ne peut avoir lieu sans notre présence et nos déplacements. Les artistes ne créent pas des oblitérations, des obstacles à la déambulation, ils créent les vides nécessaires à notre errance.

 

 

Plan et affiche de Poursuite.

Un remerciement particulier à l’espace commines.
Affiche : Marine Jezequel