Nous sommes des programmateurs

Réponse à propos du lien que j’ai vit à vie de l’art moderne.

 

Un point important de l’art moderne sur lequel il me semble important d’insister est le fait qu’au travers des différentes œuvres et expérimentations de cette période est cette conscience et connaissance de ce qui a été fait au préalable. On ne part pas de nulle part pour ne pas reproduire, mais intégrer ce qui a été fait. Il est important de prendre en compte l’histoire, le patrimoine culturel. Même chez les avant-gardes, cette idée de table rase ne peut s’effectuer sans l’assimilation de la tradition. Cette conscience de l’histoire dans sa totalité permet aux œuvres de prendre place dans une temporalité, avant et après d’autres œuvres. L’attitude des artistes modernes est issue d’une responsabilité esthétique vis-à-vis de ce qui a été fait et de ce qu’ils choisissent de développer. On pourrait presque parler d’une « Posture moderne ». Cette position vis-à-vis de l’histoire de l’art m’intéresse particulièrement et c’est pourquoi il s’agit d’un thème récurrent à travers mon travail d’emprunt de diverses formes et propos modernes.

 

Le second point qui me semble essentiel dans les différentes postures entreprises par l’art moderne c’est l’action de mettre un point final à l’histoire de l’art. La répétition de ces différentes tentatives affirme que la fin de l’histoire de l’art ne peut être qu’un moment parmi d’autres et certainement pas sa propre fin. À travers ces différents essais, c’est l’idée de nouveauté et de linéarité qui arrive à son terme laissant ainsi entrevoir un futur ou tout, ou presque, devient possible.

 

Actuellement, il n’y a plus de direction clairement dessinée. Tout se passe sur plusieurs plans, ainsi les idées et les images, sans lien au premier abord, viennent s’entrecroiser. Le champ de référence s’est multiplié faisant apparaître un réseau infini de possibilités. C’est ce qui fait la richesse de notre époque : la multiplication des possibilités, des territoires d’action. Prenons l’exemple de l’Union européenne, elle est représentée comme un territoire de libre circulation entre différentes régions, le tout formant un ensemble économique. Cette image d’un ensemble composite ou chaque espace serait une idée/proposition/mouvement unique parmi lesquels il est possible de circuler librement pour donner un autre sens global unique, emporte largement mon intérêt. Désormais je pense que nous avons suffisamment de recul pour circuler à travers les différentes utopies, images et matériaux de notre patrimoine culturel pour en établir des liens, qu’ils soient évidents ou inattendus.

 

Dans ce patrimoine culturel, l’art moderne n’est qu’une partie de l’histoire de l’art. Je ne travaille pas de façon exclusive sur une relecture de quelques œuvres dites « modernes ». Je préfère ouvrir mes recherches à l’ensemble de ce qui est disponible, c’est ce qui me permet de circuler à travers les œuvres de toute l’histoire et de toutes les cultures. Il ne s’agit pas seulement de me pencher de manière fragmentaire sur un point de vue formel développé au préalable, mais, à partir d’un aspect formel, de tenter d’assimiler le processus mis en place au préalable (quelles soit plastique, architecturale ou musicale). Cette mise en parallèle a pour objectif de se concentrer sur les postures défendues à ces différents instants. C’est une façon de sentir ce qui reste de l’œuvre et d’appréhender la manière dont elle s’est glissée dans notre patrimoine culturel. Les œuvres sont dans un tel état de conservation que la posture des artistes finit par être épargnée le plus souvent. Pour ne pas perdre le sens de lecture, il est important de ne pas omettre l’attitude de l’artiste ainsi que leurs partis pris dans le contexte qui était le leur (historique, politique, social, économique et culturel). Il serait dommage de n’en garder que des images voir des silhouettes, c’est-à-dire la forme. Proposer une relecture c’est permettre la renaissance de certaines idées ou opinions préalablement développées. Il s’agit bien de renouveler la prise de conscience, recevoir et intégrer le passé dans le présent de manière sélective et critique. Nous ne sommes plus dans une ère post-moderne, mais dans une ère de post-production. Les matériaux que nous utilisons ne sont plus premiers, ils sont le fruit de leurs utilisations multiples les chargeant progressivement de sens. C’est pour cette raison que nous devons avoir conscience de ce qu’il sont, de leur provenance.

 

A mon sens, cette situation a transformé le geste des artistes. Ainsi, nous ne sommes plus ni peintres, ni photographes, ni designers, ni musiciens, le champ des possibles c’est ouvert. Nous pouvons circuler à travers différents gestes ou postures additionnés à la manière de samples, à la manière de matériaux chargés de sens, mais qui, une fois introduit à la combinaison artistique, trouve un sens nouveau. Ce qu’il m’est donné de créer n’a plus besoin d’être définitivement positionné. Ainsi, des éléments de peinture peuvent se retrouver dans la sculpture, dans l’architecture, la musique, etc. . L’ensemble peut s’entremêler sans appartenir à un domaine particulier, tout peut être étroitement lié. Je ne cherche pas à ce que la situation soit définie davantage. Je mets en place des zones d’activités, d’attentions ou les éléments empruntés à divers domaines peuvent se rencontrer. J’insère, je rejoue sans cesse des formes de notre patrimoine culturel. La posture de recyclage est un moyen de prolonger, rejouer et répéter un certain nombre d’images. Il ne consiste pas, dans cette juxtaposition de détail, à surenchérir en produisant des images d’images, mais il s’agit d’utiliser les codes de la culture, d’inventer, de rassembler des protocoles des situations à partir de structures formelles préexistantes. Le processus consiste à inventer des itinéraires à travers la culture, à créer des parcours parmi les signes, à mettre en lien des formes qui n’ont pas forcement de lien au premier abord. Nous sommes des programmateurs davantage que des compositeurs. Nous évoluons dans un ensemble de formes préexistantes et de signaux déjà émis où nous effectuons des choix de mise en place en inscrivant l’œuvre dans un réseau de signes rassemblés. L’ensemble fait apparaître un espace qui fonctionne comme la terminaison temporaire d’un réseau d’éléments interconnectés afin de provoquer de nouveaux scénarios. Comme un récit qui prolongerait et réinterpréterait les récits préexistants, l’insertion des objets dans de nouveaux scénarios est en quelque sorte une manière d’écrire, à travers un dispositif, notre propre histoire. Le dispositif est l’organisation de ces différents éléments. Les espaces mis en scène sont des zones d’activité où peuvent se croiser, s’assembler et se juxtaposer des éléments préexistants du patrimoine culturel. Le tableau fonctionne à la manière d’un dispositif : un certain nombre d’objets et de détails sont assemblés afin de fabriquer un espace. Il est possible ou non de tout mettre sur un même plan ou d’ouvrir l’espace où se croisera un certain nombre de formes et de signes dont l’origine n’est pas nécessairement liée au champ de l’art. La dispersion est aussi bien liée à l’éclatement du plan du tableau dans l’espace qu’à l’éparpillement des formes, des signes et des sujets choisis.

 

Dans ce va-et-vient perpétuel des images, dans cette époque où le dispersement règne, la cohabitation des formes choisies ne peut exister qu’un court instant avant de se dissiper à nouveau dans le savoir collectif. La situation est faite pour donner une attention particulière qui ne peut perdurer, son avenir promet sa dislocation. Cependant, cette atténuation n’est en rien régressive, car elle participe elle-même à l’entrecroisement des scénarios, aux juxtapositions des formes et à la superposition des histoires. Les situations ne sont pas faites pour durer, c’est une manière de sortir de ce qui est trop défini. C’est une histoire en strates ou chaque détail a son importance. Leurs conditions d’existence sont une manière de « fuir » la matérialité de l’œuvre. L’objet éclate au profit de rencontres improbables, de juxtapositions et de jeux. Elle n’est pas incompatible avec le choix ou non de rejouer des éléments ou d’en faire disparaître certains. Ce n’est plus une histoire de mode, c’est une histoire de dissipation et de croisement entre différentes cultures et histoires jouant sur plusieurs espaces dont les limites se sont clairement effacées, c’est notre histoire que nous devons jouer et rejouer, écrire et réécrire sans cesse. La proposition reste à continuer, à rejouer et à disloquer à l’infini.

 

Aout 2015.